Est-ce qu’on est prêt à tout accepter pour ne pas passer pour des vieux cons ? C’est bien possible, mais une chose est sûre : l’amour du rap conscient fait partie d’une constellation sociale culturelle si particulière qu’on a du mal à ne pas être sceptiques. Sceptiques sur ce qu’est le rap conscient, déjà, son unité en tant que mouvement du rap indépendamment de l’image qu’on s’en fait. Mais surtout sceptiques face à ce qu’on dit vraiment du lien qui unit le hip-hop français et la société quand on déplore la fin du rap conscient et l’avènement d’un rap futile et décadent. Des « grands frères » de cité, morts pendant l’accouchement de l’auto-tune en même temps que leur capacité à transmettre la morale aux générations futures, une armée de zombies aurait émergé en quête de bicrave et de superficialité ? Trop simple pour que ça ne dise pas quelque chose de fort sur le monde social du rap et – surtout – de celleux qui l’écoutent.

Faut-il faire confiance à Vald ?

« Pour les enfants dans dix ans / Ce sera nous le rap conscient ». Voilà ce qu’affirment Vald et Lorenzo au début de leur titre « Bizarre ». Et « bizarre », on n’aurait pas dit mieux pour qualifier cette affirmation. Car si on devait désigner deux rappeurs qui versent dans l’ironie et qui ne se posent pas en éducateurs de leurs auditeur.rices, qui d’autre que Vald et Lorenzo ? Le premier s’est construit une identité morbide et insaisissable, le second est littéralement une blague qui a mal tourné. Alors, qu’est-ce qu’on doit entendre quand deux artistes pareils se considèrent comme le futur du rap conscient ? Soit on est en train de l’enterrer bien profond, le rap conscient, soit il se passe quelque chose d’autre. Et bien, si on n’est pas sûr que Lorenzo ait une vraie posture vis-à-vis du rap, on a envie de donner un peu de crédit à ce que dit Vald.

Vald & Lorenzo – Bizarre

Vald, c’est un type qui joue à fond le jeu du rap de 2019. Ça se défonce, ça surjoue le turn-up en festival et ça met un point d’honneur à ne jamais parler sérieusement de ce qu’il fait. De l’extérieur donc, typiquement une preuve de la mort d’un rap qu’on dit conscient parce qu’il serait capable de transmettre un message pédagogique, politique et social à toute une partie de la société. C’est certain qu’en comparant « gyro-dragon » et le « petit frère a déserté les terrains de jeux » de IAM, on n’a l’impression qu’une tradition s’est brisée, et que le rap a perdu son aspect socio-politique.

Mais dire cela, c’est oublier que le rap conscient et toute la tradition old-school du hip-hop français, Vald la connaît très bien. Fondamentalement amateur du rap des années 1990, on l’a parfois surpris à la limite du genre, comme sur « Urbanisme », où il parlait de l’ennui dans son quartier : « Et les yeux rouges, tout est beau, c’est beau, même ici-bas / C’est beau lorsque t’es soul, sinon, c’est fou c’que c’est sale ». Mais mieux que de flirter avec le rap conscient, Vald – et à travers lui beaucoup d’autres rappeurs contemporains – a un discours sur le rap conscient. Ne pas se dire soi-même un rappeur politique, cela ne signifie pas nécessairement abandonner tout discours sur la société, mais cela peut également signifier qu’on ne partage pas le présupposé fondamental du rap conscient, et dont personne ne parle jamais : son utilité.

Ces « rappeurs qui passent leur temps à s’masser l’gland » dont il parle dans « Shoote Un Ministre », ce sont ceux qui sont incapables de saisir la violence et la souffrance dont des générations entières sont victimes. On n’ira pas jusqu’à dire que le mouvement du rap conscient n’a pas été capable de saisir les problèmes sociaux et politiques, puisque c’est précisément ce qui est censé le caractériser, mais il y a dans la surenchère de rationalisation quelque chose de potentiellement malsain. Personne ne dira que « Shoote Un Ministre » est un track de rap conscient, mais qui pourrait nier que ce texte, comme beaucoup d’autres de Vald, est éminemment politique ? Être capable de si bien saisir ce qui est au lieu de ce qui doit être, c’est aussi se mettre au niveau de celleux qui n’ont personne pour les représenter. Ces gens « au bord du gouffre, pris dans l’engrenage », prêts à tout et pas forcément que du bien, le rappeur conscient ne dialogue pas avec eux. Au mieux, il les montre du doigt en prenant pitié que des humains soient arrivés dans une telle situation sociale, politique ou économique ; au pire, il les manque complètement en parlant encore comme ceux qu’ils ne comprennent jamais.

Vald – Shoote Un Ministre

Le rap conscient, c’est pour qui ?

Parce qu’au fond, qu’est-ce que signifie « conscient » dans l’expression « rap conscient » ? Si la conscience est l’outil par lequel on sait qu’on sait, et donc selon lequel on peut prétendre littéralement « réfléchir », alors un discours conscient désigne une parole qui a su s’écarter de ce dont elle parle pour la penser à distance. Le rappeur ou la rappeuse consciente, c’est l’artiste qui sait parler objectivement de la misère sociale et de la violence politique. Sans forcément lier son discours à une méthode proprement scientifique, le rap conscient est donc une prise de hauteur par rapport une existence qui ne se comprendrait pas elle-même.

Contrairement à une conscience réflexive qui nous ferait coller au réel, cette parole consciente n’est pas nécessairement celle qui se contente de décrire la réalité, et elle est bien plus souvent celle du devoir-être. Il suffit de comparer ce que dit Vald de la violence à un morceau comme « Tuer un homme » de Kery James et Lacrim. Mimant le récit de la vie d’un mec violent vivant en banlieue parisienne, on le suit dans l’enchaînement de ses conflits, exposant très clairement le parcours qui l’a mené à tuer quelqu’un. « Je n’voulais pas, mais j’vais tuer un homme. » Au-delà de l’étrange généralisation dont ce récit fait preuve, on ne peut s’empêcher de décoller complètement du réel après l’intro : « Ce dialogue est une représentation fictive de la réalité violente qui gangrène nos quartiers. » Le rap conscient intellectualise les problèmes, les met en forme parfois presque universitairement certes, mais qui est capable d’entendre ce texte ? Qui va bénéficier de cette lecture sociale ? Probablement pas le type dont il est question, qui ne va pas immédiatement se repentir en entendant Kery James lui crier « Ça fait pas de toi un bonhomme parce que t’as tué un homme ! ».

Kery James & Lacrim – Tuer un homme

Ok, c’est certain, mais au lieu d’avoir une musique qui parle au nom des gens qui croupissent en taule à cause d’un entonnoir social particulièrement resserré, on a une musique qui moralise ces mêmes personnes. La question de l’utilité pédagogique et sociale du rap conscient n’a jamais été aussi remise en question ? Un peu normal, non, si les gens qui prennent « du recul » dans ces quartiers l’utilisent pour cracher sur ceux qui n’ont pas le discours ? Dans « Tuer un homme », l’acte déshumanisant de l’homicide n’est pas expliqué, il est tout de suite critiqué en étant ramené à des préceptes moraux très classiques. Et qu’on parle du rap conscient old-school ou de textes plus actuels, l’idée est la même. Qui peut sincèrement penser qu’écouter Lefa cracher sur 99 % de la société dans « Fame » va changer les choses ? Plus que de ne potentiellement rien accomplir, le rap conscient est parfois même une violence de plus pour les dominé.es : « Laisse pas traîner ton fils » ?

Des séries de conseils plus ou moins avisés, d’analyses plus ou moins fumeuses et de mépris caché derrière « une belle plume », le rap conscient admet plusieurs formes, mais même lorsque cela concerne les belles pages de La Rumeur ou les bonnes synthèses de lutte de Keny Arkana, on se demande à qui cette musique s’adresse. Pour que les gens « se réveillent », comme le voudrait la rappeuse marseillaise, encore faudrait-il qu’elle soit audible par ceux qui en auraient potentiellement besoin. On ne dit pas qu’il n’y a pas un très bon rap conscient, mais celleux qui en déplorent la disparition sont-ils autre chose que des intellos ou des militants de classe moyenne ? Si tel est le cas, peut-on affirmer, comme on l’entend souvent, que la fin du rap conscient signifie l’absence de réflexion de toute une génération ? Passez « Ordre mondial » à un.e ado, pas certain qu’iel s’enjaille. Et la plupart du temps, on a bien plutôt l’impression que la nostalgie du rap conscient est celle d’une musique qui rassurait les intellos en laissant penser que leurs discours existaient aussi en cité.

Keny Arkana – Ordre Mondial

Rap conscient et rap politique

Ces nouvelles générations, elles sont peut-être moins sensibles à ces artistes, mais elles n’en perdent pas moins l’aspect politique de la société. Le rap conscient a finalement plus affaire à la morale : il juge, il dénonce, il déplore – beaucoup – mais il rentre rarement dans le détail social du déroulement du monde. Ce qui n’est pas le cas de Koba La D.

Koba La D plus politique d’Hugo TSR, avouez que vous l’aviez pas vu venir. Et pourtant : c’est tout de même une drôle d’idée, de penser que les ados de cité sont incapables de comprendre que leur situation est merdique. Iels ont internet et la télé, ont compris il y a bien longtemps qu’au centre-ville la vie était plus simple et qu’au jeu du hasard social, iels avaient tiré la carte la plus faible. Dans cette situation, Kery James ressemble à un prof de plus dans des vies qui ne savent déjà pas quoi faire de ceux qu’ils croisent au collège et au lycée. Dans cette situation, n’a-t-on pas plutôt besoin de quelqu’un qui porte notre voix ? Et pas en la singeant ou en l’intellectualisant, mais en étant au coeur même de cette parole ? Koba La D, celui qui ne sait qui est IAM et qui s’en prend plein la gueule sur les réseaux depuis deux mois pour ça, rassemble comme peu de rappeurs ont rassemblé dans les années 1990. A l’école, les jeunes s’amusent à parler comme lui, à parler de ses morceaux ; certes, le machisme, la vulgarité, l’illégalité, tout y est, mais pas comme des éléments de devoir-être qu’on assènerait à toute une génération en leur expliquant que c’est ce qu’il faut faire, mais bien comme quelqu’un qui leur ressemble et qui s’exprime comme eux. Et qu’y a-t-il de plus politique qu’un artiste capable de porter la parole, et de donner – enfin – l’impression qu’on n’est plus seul.es dans son quartier, mais qu’il y a en France des millions de gens qui vivent dans la même situation ? Les détails de la bicrave, les expressions, les comportements, tout ça n’existe pas dans un rap conscient intellectual-washé par des gens qui aimeraient bien que les gamin.es de banlieue parlent un peu plus comme leurs profs de fac.

Qu’on le veuille ou non, le rap de Jul, de Koba La D, de Kekra, de Niska, ce rap-là est politique, car il est l’expression au grand jour et sans jugement d’un monde qui existe et qu’on ne cesse d’invisibiliser.

Le piège du beau style

Et disons-le clairement : déplorer la mort du rap conscient sert souvent de prétexte à une certaine forme de mépris intellectuel. Face à la conscience des grands frères se situe l’inconscience irrationnelle de la nouvelle génération. Bête et asservie par ses vils désirs, elle se complaît dans des cris et des paroles insensées. Affirmer qu’on aime le rap conscient et qu’on ne peut pas écouter la nouvelle génération d’artistes, ça sert plus souvent à éviter de dire ça, et commence sérieusement à ressembler à la version musicale de « j’suis pas homophobe, j’ai un ami qui mange du couscous ». C’est affirmer qu’il y a eu un vrai rap, celui qui a été capable un jour de porter un regard « woke » sur la société, et à cet âge d’or a succédé une infâme bouillie de turn-up et d’insultes. C’est une fois de plus imposer un devoir-être du rap fondé exclusivement sur des critères bourgeois : le calme, le pacifisme, la conscience objective. On regrette La Rumeur et une écriture calibrée Sciences Po ? On regrette Oxmo Puccino et son ambiance poétique ? Au moins faudrait-il l’admettre, au lieu de cacher ce mépris pour l’écriture du rap contemporain derrière une pseudo-moralisation de la vie esthétique de son époque.

Aussi terminera-t-on là-dessus : pourquoi en demande-t-on autant au rap ? Avez-vous déjà entendu parler de « rock conscient » ? Non. Pourquoi ? Parce que tout le monde s’en tape, que le rock soit conscient. Les chevelus des beaux quartiers n’ont pas besoin qu’on les éduque, eux, et peuvent passer leurs journées à écouter les saloperies tout aussi sexistes et illégales des Rolling Stones ou la sublime plume d’AC/DC. L’exigence de conscience, elle est imposée par celleux qui pensent en avoir à celleux qui n’en auraient pas. Et si on en attend tant du rap, c’est parce qu’on le méprise et que tout est bon pour, coûte que coûte, un jour pouvoir l’aliéner en le forçant à être ce qu’il n’a pas à être, c’est-à-dire un instrument pseudo-pédagogique de plus à l’assaut des dominé.es.