On est fin juin et vous n’avez qu’une hâte : arrêter de bosser pour aller avec vos potes au festival dont vous parlez tous depuis des mois ? Si oui, ça tombe bien, parce que c’est précisément de ce lieu dont il est question aujourd’hui. Avant, aller éclater ses oreilles devant des baffles crachant de l’acid house ou de la techno, c’était toute une aventure. Quelques fois l’année, aux confins des grandes villes ou dans des free parties éloignées de tout, on voyageait pendant des heures pour avoir accès à cet espace si particulier dans lequel la liberté de nos corps semble si exaltée. Aujourd’hui, les festivals de techno pullulent en France, et il n’y a aucun festival, même décentré du genre, qui n’accueille pas un ou deux Djs en fin de soirée. Tout est si facile, vous êtes à côté de chez vous, tous.tes les potes sont là, vous êtes magnifiques, vous avez les pupilles qui scintillent la simplicité : c’est pas beau, ça ?

En tout cas, ça demande réflexion. Comme le reste, notre corporalité n’échappe pas au social. Si, lorsque nous dansons, nous nous sentons libres, le lieu, la manière et l’état dans lequel il nous est permis de le faire sont autant de déterminismes qui s’appliquent à notre corps.

C’est donc la façon dont les corps habitent la musique techno que l’on se propose d’analyser cette semaine. Que devient notre corps lorsque la musique se produit dans un hangar froid en périphérie de la ville ? Comment s’exprime-t-il lorsqu’il écoute de la techno à 20h dans un auditorium de centre-ville chauffé ? Dans quelles mesures est-il entravé dans un festival de musiques hétérogènes et mainstreamées, sécurisé et normé par des règlementations précises?

De l’expérience d’écoute à l’expérience du corps.

On a assisté récemment à des convergences entre musique techno et orchestrations symphoniques (avec Jeff Mills ou encore Rone), voire à une récupération acoustique de musiques expérimentales (Alarm will sound pour Aphex Twin). Écouter de la techno assis, immobile, dans un fauteuil, pas fort, à côté d’une personne immobile : c’est troublant, et ça préfigure peut-être un dimanche après midi en maison de retraite en 2060. Dans ces expériences, il y a deux choses remarquables : d’abord, on se demande ce qu’elles proposent de nouveau à nos oreilles et de quelle façon elles enrichissent l’expérience sonore et auditive ; et aussi, on se demande ce qu’elles proposent de franchement mieux à tout notre corps. Cet article n’entend pas discuter du premier point, mais du second.

Il va être facile d’éviter deux formes de jugement assez étroits sur le cas particulier en question. D’abord, juger l’entrée de la techno dans un auditorium comme une entrée dans un sarcophage ou ensuite la juger comme une forme de reconnaissance/consécration. Éloignons-nous de ces deux idées : de la première, parce que le public des auditoriums, comme celui des festivals grands publics et plus largement comme tous les publics, peut légitimement vouloir des propositions de musique techno plus proches de leurs pratiques culturelles habituelles qu’un live à 3h du mat’ dans des lieux interlopes. De la seconde, parce que légitimité et consécration sont elles-même des notions en crise et que la musique techno n’en attend aucune autre que d’elle-même, quand elle ne se satisfait pas de celle offerte par « la demande ».

Pas plus que les auditoriums, les festivals ne sont des sarcophages ni des lieux de consécrations pour les corps. Les corps n’y sont pas à l’agonie, mais ils n’y rayonnent pas non plus. Vous direz, « mais alors, qu’y a-t-il à dire et à penser ? ». Il y a à dire et à penser ce que les demandes et les propositions concrètes d’expériences musicales techno font à nos corps, comment elles le règlent, l’engagent, le censurent, le policent, le libèrent, etc. Individuellement et collectivement. Parce qu’en vrai, écouter de la musique à 105 db ou à 85 db, c’est pas pareil. Ou debout ou assis. Les corps séparés ou les corps au contact. Libres ou non libres. Dansant ou non. Casual ou déguisé, fatigué ou non, alcoolisé ou drogué.

Alors on avait l’habitude de diviser nos expériences de musique techno en trois : celle du live dans la foule, celle dans notre salon avec nos amis, et celle de l’intimité du casque. Mais c’est une segmentation en types d’écoutes. En fait, il faudrait peut-être parfois aller voir hors de cette perspective audio-centrée et analyser quelques évolutions sur ce qui arrive et est proposé à nos corps dans les différents dispositifs de production/reproduction sociale de la techno en festival.

Qu’est-ce que le spectacle industrialisé du festival techno fait aux corps ?

Le festival nous propose de boire, de déambuler, de danser, d’écouter, de nous alimenter, de nous reposer les oreilles, de nous asseoir, de danser tel nombre d’heures et de telles façons. Tout cela de certaines manières et selon certains présupposés. Le corps est le premier terrain que les sociologues visitent quand ils s’intéressent à la techno : on peut lire sur ce point le numéro de la revue Mouvements publié en 2005, qui défriche le sujet. Mais, presque 15 ans plus tard, comment la musique techno peut-elle se maintenir comme proposition singulière si ce qu’elle fait aux corps est identique à ce que les autres musiques font aux corps, en s’accommodant de ces institutions qu’on appelle désormais les festivals ?

La consommation de drogues, licites ou illicites, est un prisme d’analyse privilégié du numéro de la revue. Or le stupéfiant se définit par son action sur le système nerveux (stup’ s’entendant, en passant, aussi bien de la stupeur comme absence d’action, de stupéfaction comme absence de sensibilité, et de stupidité, comme absence de réponse cognitive). L’article de Mouvements a le mérite d’aborder la question des drogues illégales de façon circonstanciée, louant la prévention du risque et critiquant la prohibition ; le corollaire, c’est qu’il montre que le festival devient un instrument de politique publique. C’est moins un espace de péril qu’un espace de désinhibition contrôlée dans une société assurantielle. Il pointe la rationalité du passage d’une politique de répression/prohibition (qui alimentait une consommation sauvage) à une politique de prévention du risque et du dommage (qui accompagne une consommation maîtrisée). La revue renvoie aux travaux quantitatifs de l’OFDT : notamment au rapport complet « Drogues et addictions : données essentielles 2019 ». La démocratisation de la techno dans l’industrie festivalière coïncide (sans causalité ni corrélation directe établie) avec une évolution sensible de la consommation de drogues illicites autre que le cannabis dans la population générale :

La revue Mouvements rappelle en outre la parenté entre la communauté gay, le technival et la rave. Changeant de point de vue, un très bel article sur la fidélité indique que plus personne n’« oserait encore soutenir l’infériorité des musiques faites à partir d’instruments par rapport à celles n’utilisant que la voix humaine et le corps » ; l’article met en lumière une différence fondamentale entre set et live, comme régime différent dans le placement et l’engagement du corps du DJ. L’entretien avec Simon Frith sur l’évolution rock vers techno précise bien que c’est l’auditeur qui construit le genre musical et que le travail d’une sociologie musicale « commencera probablement par se demander comment les gens écoutent réellement la musique, comment ils y pénètrent. Il se demandera comment ils sont affectés par les forces sociales (la mémoire, l’éducation, le savoir) ou par le contexte social dans lequel ils écoutent. Ce que nous devons mieux comprendre c’est comment les gens vivent la musique ». Ce qui est notre propos.

Il ne fait aucun doute qu’une partie du succès de la musique techno provient de la puissance de sa proposition en terme d’expériences vécues : les heures de danse ininterrompue, le volume sonore, l’extrême liberté des formes de danse (individuelles, en couple ou collectives), ses shows de lumières psychédéliques voire artistiques, et surtout la forme de la transe, qui fait de la techno une espèce du genre réflexif et religieux. Il ne fait aucun doute non plus à cet égard que la techno a permis la rencontre de plusieurs imaginaires sociaux différents : celui des communautés LGBT, qui ont pu y trouver une émancipation des normes imposées au corps dans la société hétéro-normée, celui des TAZ comme « Temporary Autonomous Zone », au sens d’utopie pirate anti-capitaliste et anti-consumériste dans la free party ; et celui, dans le sillage hippie, du taz, comme modification chimique de l’état d’empathie et de la forme de la libido.

Il ne fait aucun doute dès lors que la rencontre de la techno avec la norme et le public large du festival, devienne normalisation de l’expérience esthétique. Mais jusqu’où les publics vont-ils accompagner ou refuser cette normalisation ? Les festivals fonctionnent car ils réunissent des publics hétérogènes. Ils font la synthèse : entre différents type de ravers, teufeurs, travelers, clubbers (le rapport « Drogues et addictions : données essentielles 2019 » permet d’objectiver le lieu festif commercial et le lieu festif alternatif, par le type et la quantité de drogues consommés, et par l’insertion sociale des participants : insérés, semi-insérés, désocialisés, errants), personnes pour lesquels la musique est un prétexte (et d’ailleurs pourquoi pas), de simples curieux, des amateurs qui connaissent tout ou presque du line-up, des explorateurs de scènes inconnues qui pratiquent la sérendipité ou des fans motivés pour jouer des coudes devant leur ouïe-cône.

Dans cette assemblage de publics, ce que les festivals proposent aux corps n’est pas une petite question. Quand le programme de l’été du DJ révèle que le transport de son corps en avion éclate autant de kérosène que celui d’un Président de la République, quand quelqu’un redoute de se mettre torse nu de peur d’être victime d’homophobie, quand des vigiles interdisent de porter un.e ami.e sur ses épaules, quand des fouilles de plus en plus appuyées règlementent et policent les consommations, quand les bars de concert sont plus pauvres et plus standardisés que le bistrot du coin, quand les lives, sets et autre mix ont une ponctualité qui fait blêmir la SNCF, quand aucune foule ni aucune ferveur ne peut faire ployer la règle qui enjoint à la musique de s’arrêter ? Que deviennent nos corps quand la techno devient marchandise standardisée ?

Tu boiras de la bière ; tu t’arrêteras à 5h ; tu sortiras de ta transe par coupure du son ou par bousculade ; tu ne seras pas exubérant ; tu seras filmé ; tu feras chier le monde avec la luminosité de ton téléphone ; tu feras mal aux autres en traversant la foule : versant sensible d’une expérience devenue mainstream, le festival t’enjoint.

Où sont les utopies corporelles ?

Les publics diffèrent et se côtoient. Et c’est tant mieux. Une partie de la techno se normalise, et sort de la marge. Certaines évolutions font sourire : instrument d’exaltation physique et de bien-être happycratique pour les uns, comme un foot ou un trek, au point où on ne sait plus si ces corps dansent ou font du fitness — et là encore pourquoi pas ; transe tranquillement envoutante comme le serait une cantate de Bach pour d’autres — et c’est très bien. Lieu de fête partout ; mais la fête parfois, c’est la dinde aux marrons. Il n’y est plus vraiment question d’utopies corporelles (Drag queen, travestissement, hypersexualisation exubérante et assumée ou désexualisation, weirdness généralisée, déguisements, gestes, accessoires et inventions de façons d’être).

Au corps électrique du rock (décrit entre autre par Tristan Garcia dans La vie intense), mimant l’adolescence, l’amour, le cri de colère et la puberté, corps tendu, nerveux et puissant, la techno a substitué un autre corps, extatique, introverti, un corps vibratoire ou corps membrane, une sorte de fragilité et de béance, qui fait l’expérience tantôt solitaire tantôt fusionnelle de l’abolition de la frontière entre le corps propre (mon corps vécu) et le corps d’autrui par la vibration, la répétition et l’ondulation. Parce que la musique techno, c’est un peu totalitaire. Il y est question de champ, et plus de séparation physique ; tout est relié dans le champ et les âmes ne demandent qu’à s’y perdre. Ce corps vibratoire a été affecté lorsqu’en 2017 la réglementation est venue abaisser légalement de 105 à 102db le volume maximum autorisé des basses fréquences. Un peu moins de vibration, donc un peu moins d’unité du champ. Ce corps membrane, sensible, érotique, vibratoire, fragile, est-il en péril ? Par l’organisation festivalière d’une part, qui empêche le devenir membrane par le contrôle, par les télescopages de publics d’autre part, d’aucuns cherchant des expériences électriques, enfin par ce que les acteurs fondamentaux que sont les DJs acceptent en terme de formats temporels, lumineux, spatiaux, comme en terme de traitement de la matière à laquelle ils appliquent leur travail, qui est moins le son que ce qui arrive au corps de ceux qui les écoutent. Des corps parfois si serrés que la danse devient impossible : de la techno sans pouvoir danser ?

La techno pourrait-elle perdre sa créativité en festival ? Parce qu’elle ne peut qu’y perdre sa capacité à proposer des façons de sentir, de se mouvoir, de consommer, d’être en relation, si elle accompagne la façon mainstream dont les corps commencent à y être traités.