Les rappeurs sont-ils des suppôts du capitalisme?

Pistes de compréhension du rapport entre rap et argent à partir des exemples de PNL et Koba la D.

Alors qu’on reprend avec cœur et fougue le refrain de Koba la D et Niska « Niquer les pdg, on y va ! », on s’aperçoit que, derrière cette belle punchline, il ne s’agit pas de faire la guerre aux pdg, mais plutôt de les battre sur leur propre terrain grâce à l’argent de la drogue. Autant dire, l’occasion pour nous cette semaine de revenir sur un des thèmes les plus récurrents et les plus opérants dans le rap : le Dieu Argent.

« Everyday I’m hustlin’ » prophétise Rick Ross. Un maître mot que l’on a du mal à détacher du rap, qu’il soit français ou américain, et une des critiques les plus courantes de ses détracteurs. Ces dernières années, en effet, on a pu voir fleurir un bon nombre d’articles , et même un livre au titre sulfureux et à la provenance douteuse, qui aboutissent à un constat commun : le rap est une vitrine privilégiée pour une forme de capitalisme débridé, au sein duquel la possession est glorifiée et la marchandise fétichisée à outrance (« j’veux du L, j’veux du V, j’veux du G »). On retrouve aussi ces propos chez certains rappeurs, lorsque, par exemple, en novembre dernier, Kery James déclarait sur le plateau de soir 3 que « Le rap est devenu une musique capitaliste » et que ce qu’ « [il] reproche aux rappeurs actuels, c’est de faire l’apologie de la drogue, de la violence, mais surtout de placer l’argent au centre de tout ». Si l’on en croit le Genius Stats (un outil qui calcule la fréquence d’utilisation d’un mot dans les textes de rap de 1988 à aujourd’hui), de la sainte trinité établie par ASAP Rocky (Pussy, Money, Weed), l’élément le plus important est bel et bien l’argent, et, comme le précise Genius, « Lil Wayne ne faisait pas d’hyperboles, l’argent passe vraiment avant les meufs » :

Faut-il donc aller dans le sens de la vulgate commune et conclure à la perdition du rap dans les limbes de l’ultra-libéralisme ? Cette semaine, Le Parterre vous livre quelques pistes d’analyse pour répondre à cette question.

Rap + Argent = ❤

Le thème de l’argent, et les variations autour de ce thème, est un lieu commun du rap. La fréquence à laquelle on retrouve le simple mot « argent » et ses synonymes en est un indicateur, tout autant que le fait que ce stéréotype soit devenu un support de créativité et un moyen de se construire une identité artistique. L’éthos de rappeur doit une partie de sa construction à l’univers qui gravite autour de l’argent et du luxe. Mais pourquoi ce thème est-il à ce point ancré dans les pratiques du rap et intrinsèque au genre lui-même ?

Une première réponse pourrait se trouver dans l’ambition du genre de « parler vrai ». Dans un article de 2010, Karim Hammou explique que le genre rap se construit de concert avec un franc-parler (qu’il relie avec le terme grec « parrhêsia »). En ce sens que le rappeur, comme le Parrhêsiaste, est travaillé par un souci de franchise dans le but de dévoiler à ses contemporains une vérité qui leur échappe peut-être, ainsi que de leur rappeler le présent et ses conditions.

Cette aspiration au « parler vrai », on la retrouve, à titre d’exemple, chez PNL lorsque leur manager prend la parole dans le seul média auquel ils ont accepté de parler et explique : « Tout est dans la musique. […] Ecoute l’album c’est la vérité ». Ou encore chez Koba la D dans cette interview des Inrocks : « Je n’y crois pas aux romans, les écrivains sont des menteurs, ils te disent ce qu’ils ont envie de te dire. Alors qu’il faut tout dire, la vérité, les bons et les mauvais côtés. Même dans la musique. »

L’éthique du rappeur

Si l’on se penche sur la construction historique du genre rap en France, cette revendication de vérité s’est constituée de concert avec une notion de dénonciation : la parole vraie est celle qui serait politique, elle est donc baignée dans des considérations morales.

En effet, si l’on en croit l’étude de Damien de Blic et Jeanne Lazarus dans Sociologie de l’argent : l’argent parle toujours d’autre chose que lui-même, et dès lors qu’on commence à en parler, on se retrouve finalement à traiter avec des discours généraux sur le bien et le mal, la place de l’argent dans la morale commune, le désir honteux d’en avoir et l’idéal de s’en détacher. Cette dimension morale est une des sources de décrédibilisation du rap par ses détracteurs : c’est un genre mauvais car il glorifie un dieu matérialiste, cupide et individualiste.

En effet, la construction de la perception du rap en France a tendu à réduire le rap à cette revendication de parole vraie, et à le juger à l’aune de la moralisation de celle-ci. En ce sens, l’enquête de Stéphanie Molinero dans Les Publics du rap, montre comment on a d’abord constitué le rap comme un genre avant tout porteur d’une parole politique. Historiquement les médias l’ont présenté comme un des discours contestataires par excellence de la fin du XXème siècle (et le genre souffre toujours de ce cliché) en l’enfermant dans un carcan de revendications politiques plus ou moins violentes et plus ou moins cohérentes.

Selon Stephanie Molinero, à cette lecture politique du rap a succédé une lecture éthique du rappeur. Puisque le rappeur serait celui qui porterait les revendications des oppressés, de cette « jeunesse des quartiers oubliée de la République » (on ne saurait mettre trop de guillemets à cette expression), alors il devrait nécessairement être porteur d’une morale sociale, d’opposition au système capitaliste. Et c’est clairement cette dynamique qui ressort dans la bouche de Kery James, cité en introduction, lorsqu’il dit sur le plateau de Soir 3 que « Le rap est devenu une musique assez mercantile, capitaliste. On fait croire aux jeunes que pour exister il faut posséder et ça me dérange terriblement ».

Cette lecture éthique du rappeur lui fait endosser le rôle de celui qui produit un art qui dénonce en permanence les travers de la société, qui est anti-capitaliste face à une société ultra-capitaliste, qui porterait à lui seul l’éducation d’une jeunesse, fanal de la morale dans une société perdue.

Mais c’est apposer à la « parole vraie » du rap une fonction morale caricaturale. Pourquoi le rap ferait-il ce que la société toute entière ne fait pas ? Pourquoi porterait-il à lui seul l’herculéenne mission de déniaiser les peuples du capitalisme ? Cette lecture morale de l’esthétique du franc-parler des rappeurs paraît alors réductrice et hors propos. On pourrait même jeter un pavé dans la marre : pourquoi l’exigence de « parler vrai » se confond-elle dans le rap avec la glorification du capital ?

Rap, capitalisme et réalité

En effet, ce thème de l’argent ne serait-il pas justement un des lieux privilégiés de ce que les rappeurs essaient de dire sur le monde ? Qu’y a-t-il effectivement de plus concret et de plus « réel » que ce qui sert à nourrir sa famille, acheter une maison ou payer un taxi ? Les rappeurs parlent d’argent car ils veulent dire le monde, et que les billets leur semblent être ce qu’il y a de plus élémentaire dans notre société – ce qu’on aurait du mal à contredire. Sur ce propos, les travaux de Simon Reynolds dans le magazine the Wire sont éclairants :

Dans le hip-hop « vrai » peut s’entendre de deux façons. D’abord, « vrai » se rapporte à une musique authentique, sans compromis, qui refuse de se vendre à l’industrie du disque et d’édulcorer son message. « Vrai » signifie aussi que la musique reflète une « vérité », celle de l’instabilité économique du capitalisme, du racisme institutionnalisé, de la surveillance généralisée et de la violence policière envers les jeunes. L’adjectif « vrai » représente la disparition du social : les entreprises s’adaptent à l’augmentation des profits non pas en augmentant les salaires ni en améliorant les avantages de leurs employés, mais en réduisant les effectifs (avec le licenciement des employés permanents pour créer une réserve de main-d’oeuvre à mi-temps et de travailleurs indépendants sans avantages ni sécurité de l’emploi.)

Ainsi, l’ambition du « parler vrai » et l’entreprise esthétique d’un réalisme cru, qui sont des composantes historiques du genre rap, passe par le traitement capitaliste du thème de l’argent. Cette ambition première d’être un rappeur authentique, sincère s’actualise dans une parole qui traite de l’argent sans détours, et dont le discours absorbe l’instabilité économique du capitalisme. Dans la lignée de cette étude, Mark Fisher explique dans un article pour Audimat :

Le rap gangster est peut-être devenu le mode d’affirmation le plus éclatant de ce que j’ai appelé ailleurs le « réalisme capitaliste », c’est-à-dire la croyance selon laquelle le capitalisme est l’unique système politico-économique réaliste, et cela parce qu’il embrasse la tendance soi-disant innée des personnes à l’individualisme concurrentiel, au lieu de la rejeter. Les affinités entre le hip-hop et les films de gansters comme Scarface, la trilogie du Parrain, Réservoir Dogs, Les Affranchis et Pulp Fiction proviennent de leur revendication commune : débarrasser le monde d’illusions sentimentales et le montrer tel qu’il est.

Ainsi regroupés, les travaux de Reynolds, Fisher et Hammou nous permettent donc de saisir la question plus clairement : l’argent n’est pas un thème anodin dans le rap, il n’y est pas relié par hasard ou simplement par l’inclination cupide et marchande qu’on accole caricaturalement aux artistes. Il est si important parce qu‘il est au cœur même de la construction d’un propos esthétique puissant sur le monde : la volonté d’authenticité de l’artiste absorbé par la société capitaliste où l’argent est la composante essentielle du rapport au monde. Dès lors, la créativité est pensée en terme monétaire (« le pe-ra c’est lassant, si dans trois mois j’ai pas percé, j’me remets à revendre de la C » explique Koba la D dans La C) de même que la réussite.

« Le spleen de l’argent »

Le rap parle d’argent et se saisit des codes du capitalisme parce que la « parole vraie » est celle qui dit le monde tel qu’il est, le capitalisme sauvage en fait partie. Certains l’ont même appelé le « capitalisme hors-la-loi », c’est-à-dire le capitalisme des marchés illicites qu’idéalise le rap.
Cependant, l’intérêt de cette approche réaliste, lorsqu’on la détache de considérations morales, est qu‘elle dépeint à la fois la gloire et la décadence du capitalisme. Mark Fisher intitulait son article dans Audimat « Le spleen de l’argent chez Drake », et décrivait la tristesse inhérente aux textes de l’artiste lorsqu’il parle de l’argent, sa mélancolie du sommet et la tragédie de la société de classe. « Started from the bottom now we’re here » (on est parti de rien et maintenant on est au sommet), et c’est l’ennui. Ce sentiment, on le retrouve aussi dans les textes de PNL ou de Koba la D, et on en trouve l’apogée artistique dans le morceau « Déconnecté ».

Quand on se pose la question de savoir si le rappeur est capitaliste, on se trompe de problème. Comment ne pourrait-il ne pas l’être alors que personne n’y échappe ? Et comment les rappeurs pourraient-ils échapper à une envie de rentrer dans le système et de sortir d’une galère certaine ? Personne ne le demande au rock, ni à la techno, et pourtant derrière cette interrogation se cache un jugement massif. Un jugement qui inquiète parce que le rappeur met le doigt sur le nerf d’une société avec une insistance qui rappelle aux dominants à quel point la nécessité est présente pour eux. Si parler d’argent ne se fait pas, c’est bien dans le souci coquet d’oublier qu’on en a. Les rappeurs veulent réussir selon le modèle qui leur est infligé. Mais loin d’être les pires suppôts du capitalisme, comme on l’entend parfois, ils sont souvent les premiers à regretter ce fameux « succès ». Ce rapport à l’argent donc, loin d’être unilatéral et violent, est pour le moins complexe.

Et entre nous, le spleen de l’argent, la morosité des trônes, les terres désertes des zéniths, n’est-ce pas ce qui fait le mieux vendre des disques ?

Un avis sur “Les rappeurs sont-ils des suppôts du capitalisme?

  1. Intéressant. Une suggestion : pour les ceuxsse qui n’ont pas le courage d’aller sur Google chercher la traduction des mots anglais, pourriez-vous les traduire entre parenthèses. Ben oui, c’est dimanche et il fait chaud !

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