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Aujourd’hui, il y a des genres musicaux dans lesquels le féminisme, ou simplement la représentation forte des femmes, est un héritage de courants passés. C’est le cas d’une partie du rock ou du punk par exemple, qui jouissent encore de la visibilité que le mouvement restreint mais survolté du Riot Grrrl des années 1990 est parvenu à imprimer sur l’identité du genre. Mais ce qui nous intéresse ici, ce ne sont pas les luttes abstraites des conditions de vie et d’oppression des femmes qui se transmettraient sans luttes matérielles, ce sont bien plutôt les genres qui accueillent très concrètement l’émergence de féminismes, ou qui explorent et luttent dans le sens d’une plus forte représentation des femmes, et dans lesquels on pourrait placer une confiance, ou tout du moins un espoir. Aucune analyse en profondeur ici, simplement trois pistes lancées afin de diriger partiellement les regards.

Le plus évident et en même temps le plus complexe, c’est le rap. Le nombre de rappeuses médiatisées et commercialisées a explosé dans les années 2010, et dans toutes les couches du genre. Rico Nasty, Kari Faux, Princess Nokia, Cardi B, Nadia Rose : de l’alternatif au mainstream, de l’artiste de niche à la plus vendeuse, de l’Angleterre aux Etats-Unis, c’est tout l’univers du rap qui s’habitue à entendre des rappeuses, à voir des rappeuses – notamment à les désexualiser ou à les resexualiser alternativement – et à modifier petit à petit sa vision du paysage hip-hop. Les choses changent en profondeur dans le rap, mais les nouvelles postures sociales que les rappeuses adoptent ou font adopter sont complexes. Les femmes qui rappent sont sommées d’avoir un discours sur leur sexualisation ou leur non-sexualisation, de se positionner sur leur féminité, et doivent être intenses, ultra-productives et dans l’offensive permanente pour pouvoir rester dans le milieu. Ce qui est intéressant ici, c’est que l’aspect global de l’évolution de ces représentations existe, mais est en réalité sous-tendu par un grand nombre de petits groupes d’artistes qui ont des visions bien différentes de ce que doit être la place des femmes dans le rap.

Bien moins évidente aux yeux du grand public, mais pourtant tout aussi intéressante, c’est la place des femmes dans la nouvelle vague du jazz. Historiquement, les « jazz ladies » tiennent la place des chanteuses ou des danseuses, et rares sont les musiciennes qui ont pu percer en dehors de ce cadre – on pense notamment à Alice Coltrane. Aujourd’hui, une petite révolution se met en marche grâce au renouveau du genre dans sa version anglaise. Plus jeune, proche du milieu hip-hop et électronique, la société du jazz londonien permet l’émergence de femmes instrumentistes, et non plus chanteuses. Elles sont des techniciennes et reconnues comme telles, elles sont invitées par d’autres artistes à partager la scène ou le studio et sont parfois leadeuses de leur groupe. Kokoroko est par exemple dirigé par Sheila Maurice-Grey, tromboniste de 25 ans qui se retrouve à la tête d’une des plus grosses hypes de l’histoire du genre. Nubya Garcia est reconnue comme une des plus importantes saxophonistes de son époque, et des artistes comme la trompettiste Yazz Ahmed ont même eu une reconnaissance esthétique et technique qui a dépassé le milieu du jazz, comme peut le faire quelqu’un comme Ibrahim Maalouf. Aux Etats-Unis, le phénomène existe également, par exemple dans le milieu free jazz de Chicago, habituellement très masculin et très fermé, construit autour d’une surenchère de technique et de complexité. Camae Ayawa, Angel Bat Dawid, nombreuses sont les femmes qui font parler d’elles et qui parviennent à s’installer durablement dans des groupes humains qui les valident en tant que musiciennes et pas en tant que chanteuses.

Mais le genre musical qui a le plus bougé sur la questions féminines ces dernières années est sans aucun doute le complexe house/techno. Réflexions intellectuelles et politiques, décisions de programmateur.rices, mouvements d’artistes, tout a oeuvré pour que le milieu se transforme bien plus en profondeur que le rock ou le metal, qui souffrent d’être en perte de vitesse médiatiquement. Dans le milieu de la techno, le public est de plus en plus habitué à voir mixer des femmes, et des artistes comme Charlotte De Witte, Lena Willikens ou Amelie Lens sont parmi les plus prisées des festivals de musique électronique. Ce qui a comme effet à plus ou moins long terme d’amener les jeunes femmes dans des clubs souvent très masculins. Il faut bien se le dire : si certains festivals comme les Nuits Sonores ou les Electros d’Uzès se permettent de faire des programmations quasiment paritaires, c’est qu’ils peuvent se le permettre parce qu’il y a de plus en plus de femmes dans la musique électronique et qu’on en parle comme des techniciennes professionnelles et talentueuses. L’an passé par exemple, Paula Temple avait organisé à Lyon une journée avec aucun artiste homme, et ce format deviendra, à terme, de moins en moins rare. Attention toutefois à ne pas crier victoire trop vite : sur un site comme Resident Advisor, qui produit un classement annuel des artistes de house et de techno, la première femme à apparaître est Ellen Allien, et c’est à la…70e place.

Voilà donc où on voulait en venir : on ne sait pas si des milieux musicaux sont capables de mettre en pratique ce féminisme qui semble en lutte dans de si nombreux domaines de la vie, mais s’il y a bien une chose à laquelle on ne croit pas, c’est à l’injonction d’une classe de musiciennes dont on pourrait comparer les luttes et les enjeux. La femme-artiste universelle n’existe pas. Les questions de genre trouvent plus de pertinence à être pensées à l’intérieur des « genres » musicaux en tant qu’expression du système complexe et plus ou moins poreux de relations humaines et de productions artistiques. Cette mise en garde existait déjà dans les textes de Pierre Francastel, lorsqu’il écrivait en 1969 : « Tout art naît dans un cercle étroit ; […] ce qui reste, ce sont les liaisons internes, les schèmes de pensée nécessairement élaborés par un petit nombre d’artistes et intégrés rapidement par un petit nombre de témoins dans leur propre expérience. » Qui joue cette musique ? Comment ? Qui est dans le studio ? Pourquoi ? Par quels biais concrets les idées féministes de certain.es se transmettent-elles ? Si ce n’est que par la représentation que propose le concert ou le nom sur le disque, cela suffit-il à ne pas mal transmettre le propos qui avait été construit par l’artiste ? Ce n’est qu’en se posant ces questions et en appliquant une perspective intersectionnelle du féminisme que l’on peut savoir où regarder lorsqu’on s’intéresse à l’émancipation des femmes dans la musique.