Pistes pour une analyse sociologique de l’expression « rap de iencli »

« Lil Iencli », c’est le nom sous lequel on peut trouver Roméo Elvis sur Twitter. « Iencli », c’est aussi le titre d’un morceau de Vald avec Sofiane. « Le iencli de la semaine », c’est une distinction qu’a régulièrement l’honneur de remettre Hype dans l’émission d’OKLM Radio, La Sauce, à une personne (du milieu de rap ou extérieure à celui-ci) qui s’illustre par son ridicule. Le iencli a mauvaise presse mais le iencli est partout dans la bouche des rappeurs, de ses critiques et de ses auditeurs. Mais pourquoi le iencli?

La légende raconte que c’est Kekra, en 2016, qui aurait popularisé le terme lorsqu’il a mis en ligne sa conversation avec Joke, dans laquelle il le traite de la dite expression, pour la moitié du début d’un semi clash. Trois ans plus tard, en 2019, le mot s’est démocratisé, il a emporté dans son sillage les oppositions intestines du rap, des questions d’origine, de couleur de peau, d’appropriation culturelle et qué s’apelorio : IENCLI.

A l’issue de ce papier, vous ne saurez pas quel rap on peut appeler « rap de iencli », quel artiste est un iencli, d’autres s’y sont déjà penchés avec brio. Par contre, ce qu’on va essayer d’étudier, ce sont les dynamiques sociales que l’expression fait ressortir, et la manière dont il interroge les rapports de domination qui se jouent dans le rap.

L’insulte « rap de iencli »

La première raison pour laquelle il ne nous semble pas pertinent aujourd’hui d’arrêter des critères pour définir le rap de iencli, est que l’expression relève du langage de l’insulte. Et c’est pour cette raison que le « rap de iencli » n’est pas un genre, c’est un terme qui fait partie du discours polémique qui vise à confronter des objets entre eux à partir d’opinions, de jugements.

Cette expression péjorative, rappelons-le, est le verlan de « client » et est un mot d’argot pour désigner une personne, en général non issue des classes populaires, qui achète de la drogue à une autre personne, en général issue des banlieues. Un iencli, c’est donc une personne non initiée, crédule, qu’il est facile de rouler parce qu’on peut aisément lui faire payer cher de la drogue d’une qualité médiocre.

C’est donc une forme d’insulte qui révèle, comme la plupart des insultes, d’un rapport de domination. Ici, la domination du vendeur de drogue, initié, qui connait le terrain, sur celui qu’il arnaque facilement, le naïf, l’ignorant.

Au cœur du caractère péjoratif de l’expression se rejoue simplement une crise de légitimité par rapport à une origine. Le « rap de iencli » serait donc celui qui ne serait pas digne cette origine, qui en serait un faux héritier.

Une expression au cœur des questions de dominations sociales

Malgré tout, il faut prendre les insultes pour ce qu’elles sont : des révélateurs des dynamiques sociales et des rapports de domination en jeu dans la société. Si cette expression péjorative s’est répandue comme une trainée de poudre dans la bouche des rappeurs, des auditeurs, des critiques et des médias, et c’est qu’elle semble catalyser les contradictions inhérentes au développement global du rap ces dernières années.

Plusieurs oppositions sont brandies pour définir le rap de iencli : celle qui revient le plus souvent est l’opposition entre le « rap de blanc » et le reste du rap. Vient ensuite l’opposition entre le « rap de bourgeois » et le « rap des cités ». On pense aussi au « rap de iencli » comme un rap étant écouté par des iencli, c’est-à-dire des jeunes babtous privilégiés. Sauf que. Si l’on regarde de plus près, aucune de ces catégories n’est vraiment opérante, on peut être blanc et ne pas faire de rap de iencli (Jul, SCH, PLK…) et être issu des cités et en faire (comme peut le montrer le cas complexe de Disiz la Peste). Enfin, le préjugé du public est aussi contestable : quid de la fanbase de PNL ?

Opérantes ou non, ces oppositions sur lesquelles se construisent le « rap de iencli » donnent un sentiment commun : celui de l’appropriation culturelle. C’est-à-dire l’idée qu’une culture dominante s’approprie les codes d’une culture minoritaire et les moyens qui lui servaient d’identification et émancipation. Le iencli, c’est celui qui est de passage sur un territoire minoritaire, stigmatisé, très souvent illicite, afin de l’exploiter pour son plaisir, et retourner ensuite dans le monde des « normaux », selon l’expression d’Erving Goffman. L’idée majeure qui est véhiculée dans le terme péjoratif « rap de iencli » est alors celle d’un rap non initié, qui s’approprierait des codes qui ne sont pas les siens.

A ce sentiment d’appropriation culturelle, l’expression « rap de iencli » oppose ce que Goffman appelle un renversement du stigmate : le temps d’une expression, c’est le dominé qui devient le dominant et le dominant qui est dominé. On transforme ce qui est habituellement négatif dans la société (le bicraveur, le vendeur de drogue, le banlieusard) en une catégorie positive dans la musique. C’est en effet un renversement tout provisoire, qui n’opère que dans le milieu des amateurs de rap, et qui devient une catégorie de jugement musical. Ainsi, ce rap décrié depuis son origine par les médias de masse devient un repère qualitatif.

La légitimité médiatique : colonne vertébrale du rap de iencli

En effet, il semble que la croissante nécessité de l’expression « rap de iencli » soit étroitement liée au traitement par les médias de masse réservé au rap, qui ont joué un rôle d’accélérateur dans cette « gentrification » du rap. Le rap, en tant que genre, a depuis son origine un rapport particulier aux médias (cf. l’excellent ouvrage de Karim Hammou Histoire du rap en France), qui ont pour habitude de le politiser, de faire de lui le cri désordonné des banlieues, et de caricaturer sa violence.

Or, il y a, ces dernières années, des rappeurs qui sont adoubés par les grandes émissions télévisées, qui sont récompensés par les Victoires de la musique et qui sont perçus par la télévision comme un « rap évolué », qui montre enfin son vrai et bon visage.

Pour preuve, penchons-nous sur ce que disait Yann Moix le jour du passage de Lomepal dans On n’est pas couché en mars dernier (à partir de 8’43) :

« Et puis alors y’a quand même autre chose qui est très intéressante, c’est que […] c’est du rap and folk. C’est-à-dire que le rap est suffisamment vieux maintenant pour pouvoir s’insérer dans d’autres genres musicaux […] ce qui fait que le rap ne se souci plus de vouloir tout casser, d’être révolutionnaire, d’en foutre plein la gueule. Les rappeurs s’installent dans le fauteuil, ils sont sages, ils croisent les jambes en chantant, alors qu’avant ils venaient avec des bagouzes, ils faisaient des gestes impossibles et ils voulaient tout péter. […] Ce qui est très agréable, c’est que maintenant que le rap arrive à maturité, il arrive à s’infiltrer dans d’autres courants musicaux.

Ce qui pose problème dans l’analyse de Yann Moix c’est un étrange relent évolutionniste dans la trajectoire du rap. L’idée que, voilà maintenant 30 ans que le rap existe en France et qu’il est enfin arrivé au stade de « maturité », c’est-à-dire qu’il s’est bonifié, qu’il a délaissé ses postures enfantines et animales (« vouloir tout casser, être révolutionnaire, en foutre plein la gueule ») pour entrer dans le monde des adultes, de la vraie musique. L’argument qu’il utilise pour cette démonstration est celle de mariage enfin possible et heureux du rap avec d’autres musiques. Voilà le point de vue d’une personne qui, manifestement, n’a jamais écouté de rap (et ne se pose même pas la question des samples, où on retrouve par exemple Chopin chez NTM, Renaud chez Booba ou encore de la disco-funk dans la Mafia K’1 Fry ) et dont l’opinion bénéficie pourtant d’une exposition médiatique d’ampleur.

Et c’est peut-être précisément sur cela qu’il faudrait s’interroger : le « rap de iencli » n’est-ce pas précisément ce rap qui est reconnu comme rap légitime aux yeux des médias de masse? Un genre musical qui enfin, aurait sa partie d’ineffable, qui, en somme, passerait du bruit au son.

Mis en parallèle avec l’intervention de Yann Moix, ce passage de Florence Foresti en 2016 dans l’émission Clique de Mouloud Achour, semble mettre en lumière ce qui paraît être une des clé de voute du rap de iencli : c’est un rap qui, enfin, serait intelligible, qui ne travaille pas à une francophonie ou à un travail sur l’obscurité de la langue. Un rap qui se serait enfin débarrassé des « wesh wesh et ses yo yo », comme l’indiquait déjà Akhénaton et que Booba traduit dans ce post Instagram par un : « c’est normal Floflo que tu ne comprennes pas je suis un singe ». Un rap que l’on comprendrait. Ou plutôt, un rap que la classe dominante comprendrait car il se rapproche de son langage. A ce stade donc, il semble pertinent de conclure que le « rap de iencli » n’est rien d’autre qu’une manière de parler, même plus : une manière de bien parler. Les rappeurs qui sont des ienclis sont ceux qui manient le langage et les codes des dominants à la perfection. Cette dynamique, Booba la comprend, et, dans son post sur instagram, il retourne le stigmate en appelant Mouloud Achour « Jean Mouloud ». Autrement dit, en faisant de lui un iencli.

Cette posture des médias, deux rappeurs, régulièrement taxés de « ienclis », l’ont rejouée de manière à peine caricaturale au début du clip « Bizarre » dans lequel Lorenzo et Vald se griment en journaliste de BFM TV :

Alors vous du coup c’est le troll rap, une nouvelle génération qui émerge du net, loin des clichés de la banlieue.

En effet, Roméo Elvis aura beau se plaindre de ses passages TV dans son « Ah t’es là toi », lorsque lui, Lomepal ou Columbine sont invités sur des plateaux, on les félicite sur la qualité de leurs textes, la sensibilité de leur plume et le renouveau des thèmes qu’ils apportent dans le rap. Le « rap de iencli » est perçu à la télévision comme le rap « qui casse les codes », questionne ces clichés lourds du banlieusard – mythologie qui, ironiquement, trouve son origine dans les médias eux-mêmes.

A l’instar du 3 avril dernier, lorsque Lujipeka et Foda C de Columbine étaient reçus dans C à vous, et présentés comme « Les Jean-Luc Godard du rap français » (titre que l’on n’a jamais proposé à Booba lorsqu’il apportait pourtant une des évolutions les plus colossales pour le rap français : l’autotune) et glosés comme étant les « génies du rap ». Anne Elisabeth Lemoine reprend les propos des Inrockuptibles en affirmant : « vous êtes le phénomène le plus puissant du rap en ce moment » (1’53). A quoi Foda C répond : « Il y a un groupe plus puissant qui nous a fait décaler un album, c’est PNL », rappelant ainsi le décalage entre la perception du rap par les médias de masse et le milieu du rap.

Cette reconnaissance nouvelle du rap met donc en avant des artistes qui répondent aux critères des classes dominantes promues par les médias. Ces rappeurs parleraient bien, seraient sages, casseraient enfin ces codes de violence accolés au rap. Bref, ils feraient de la musique écoutable. Mais cela pose un problème de taille. Cette sur-représentation du « iencli » dans les médias de masse appauvrit la réalité du paysage musical du rap et répète les schémas de domination que se jouent dans la société. L’expression « rap de iencli » opère alors une catégorisation et fait ressortir par là l’idée qu’il ne s’agit que d’une division minoritaire dans le rap. Elle remet alors au cœur du débat des questions de représentation sociale et nous invite à nous rappeler d’ l’on parle.

Se rappeler d’où l’on parle

Le développement de l’expression « rap de iencli » montre qu’elle s’est révélée nécessaire car elle rappelle au rap que la parole est située socialement. On ne prend pas la parole, on ne fait pas de l’art ex nihilo, mais l’expression de soi est déterminée par des conditions de possibilité d’expression inscrites dans une culture et un cadre de sociabilité. Pour faire vite et gros, on ne parle pas de la même manière, on n’a pas les mêmes préoccupations, la même pensée lorsqu’on est issu d’un milieu défavorisé, de la classe moyenne ou de la haute bourgeoisie. L’endroit d’où l’on vient détermine notre langage et les codes formels et moraux qui le sous-tendent.

Or, précisément, cette question de l’endroit d’où l’on vient, d’où l’on parle, est une composante essentielle du genre. Stephanie Molinero dans Les Publics du rap rappelle, dans la lignée des travaux de David Lepoutre, qu’un des traits constitutifs du rap est « l’attachement territorial » :

L’attachement territorial est une idée très présente dans les paroles de rap, la majorité des rappeurs faisant clairement référence à leur quartier d’origine, qui fait partie de ce que l’on appelle les « quartiers sensibles ». […] La dépréciation sociale vécue par les habitants des « cités » à l’extérieur a pour conséquence une recherche de domination à l’intérieur de la cité.

Dans le rap, la parole joue et rejoue sa situation. NTM chantait le « Saine Saint Denis Style », Koba la D nous répète son attachement au « Bat 7 », N.O.S dans « Au DD », explique, alors que sa notoriété a largement dépassé les frontières de l’hexagone : « Toujours dans mon 9.1 parce que j’suis baisé par Paname », Jul et SCH enchaînent les figures sur les quartiers nord de Marseille, etc.

« J’me rappelle j’avais rien, j’traînais tous les jours dans l’bât 7 « 

Mais d’ vient le rap de iencli ? Eh bien, semblerait-t-il, de partout. A la différence de tous les artistes mentionnés, ces rappeurs « ienclis » sont ceux qui ne semble pas porter – ou en moindre mesure – des stigmates sociaux, c’est pourquoi la société les fait se sentir partout chez eux, parce qu’ils n’ont pas besoin de rappeler un attachement territorial particulier.

Mais ce n’est pas pour autant que leur parole est neutre, et c’est peut-être cela que veut leur rappeler la catégorisation « rap de iencli » : l’idée finalement qu’ils ne peuvent pas parler de tout, tout le temps, et qu’ils doivent avoir conscience d’ ils parlent et de leurs privilèges. Et si l’on en croit une storie Instagram de Lomepal en décembre dernier dans laquelle il rentre en plein dans la maladroite expression « racisme anti-blanc », ce n’est peut-être pas inutile :

Un problème de dénomination ?

En dernier lieu, il semble intéressant de se poser la question suivante : la catégorisation « rap de iencli » n’est-elle pas devenue essentielle au rap ces dernières années précisément parce que le genre manque de catégories définies ?

Pour répondre à cela, il semble qu’une interrogation sur la question de la dénomination même de la musique rap soit pertinente. Cela fait trente ans que le rap existe en France et que des « sous-genres » ne lui sont pas clairement identifiés. Depuis NTM, Iam, Booba, en passant par Jul, PNL, Lomepal, Columbine ou Biffty tout est estampillé « rap » sans véritable distinction. On parle bien de mouvances lorsqu’on évoque le rap « conscient » par exemple, mais les sous genres ne sont pas identifiés ni nommés (contrairement aux Etats-Unis où on se revendique clairement de différents raps : East Coast, West Coast, Gangsta rap, Trap…).

Le terme péjoratif « rap de iencli » mettrait donc peut-être le doigt sur un problème plus large : le langage ne suit pas le réel ni la société, il ne le nomme pas assez précisément. Le fait que le rap ne soit pas (encore?) clairement pensé au pluriel, et que tout le monde fasse « du rap », nie peut-être les réalités et les dynamiques sociales qui se jouent dans un genre qui, dès sa médiatisation, a été intrinsèquement lié à des problématiques politiques et sociales.

L’opération de catégorisation du rap n’empêchera pas des formes d’appropriation culturelle, mais pourrait être une étape dans la prise de conscience des problématiques sociales et culturelles que le genre soulève.