Chercher des traces de mépris sur Jul, c’est le plus simple des travaux de glanage. Il suffit littéralement de se baisser pour ramasser les crachats de la presse, du public, et d’en remplir des bassines, offrandes malheureuses aux dieux du bon goût.1 Le phénomène est pourtant si courant, si monstrueusement régulier, qu’on trouverait chaque semaine un nouvel artiste victime de ce fameux dégoût dont on a envie de vous parler ici.

What the fuck le dégoût ?

Sauf que Jul vend, perdure, et concentre toujours de manière soutenue ces offensives, de quoi être aujourd’hui, et depuis plusieurs années, le catalyseur le plus important du dégoût. Mais en vrai, c’est quoi le problème avec le dégoût ? Simple opposé du goût, cela devrait juste désigner tout ce qu’on n’apprécie pas, ce vers quoi on ne va pas parce que, au final, on n’y prend aucun plaisir. Et on ne pourrait pas franchement engueuler quelqu’un parce qu’il n’apprécie pas quelque chose. Mais le dégoût dont on parle ici, ce dégoût esthétique, cache en réalité quelque chose de bien plus profond, de bien plus violent, et qui n’a en réalité pas grand chose à voir avec le goût proprement dit.

Prenons un exemple récent : il y a quelques semaines, le webzine belge Goûte Mes Disques publiait une chronique du dernier album de Jul, lui attribuait la note de 7/10 et expliquait qu’il faudrait considérer le Marseillais comme un des dix rappeurs les plus importants de notre époque. Cascade de commentaires de mépris, de « unsubscribe », on en arrive à un point où on quitte littéralement le cercle du média en question parce qu’il a osé parler en bien, ou même tout simplement avec une certaine neutralité d’un artiste qui nous dégoûte. Si on reprenait le vocabulaire religieux que le sociologue Bernard Lahire utilise pour parler de notre rapport à l’art, on dirait que le chroniqueur, la chroniqueuse ou le média tout entier qui parle de Jul se voit qualifier d’impureté. Il est à rejeter, et tout ce qu’il dira sera désormais marqué du sceau de la médiocrité.

Jul l’impur

Maintenant, on la voit bien, la grosse différence qui existe entre « ne pas aimer JuL » et « faire de JuL un objet de dégoût ». Ce mysticisme de l’impureté cache en fait quelque chose qui ne se remarque pas toujours, puisqu’il se fond dans une appréciation qui n’a parfois rien à voir. Si je n’aime pas les abricots, je ne vais pas pour autant aller frapper mon voisin de table parce qu’il en mange ; et ce n’est pas parce que je ne suis pas fan des Volvo que je vais crever les pneus de mon voisin parce qu’il en a acheté une. Où se trouve la différence ? C’est que le goût esthétique, celui qui concerne l’art, et particulièrement celui qui concerne la musique, est un goût classant. Que je me dise et que je dise aux autres que j’aime Patrick Fiori ou que j’aime Godspeed You!Black Emperor, ce n’est pas la même chose que l’abricot ou la poire. En signalant ce goût, je me signale comme faisant partie d’une certaine classe sociale qui compte parmi ses caractéristiques d’identité l’adhésion à cet artiste.

Cette logique, mise en avant par Pierre Bourdieu dans La Distinction – Critique sociale du jugement, place immédiatement le goût musical sur un autre plan, qui permet de mieux comprendre les dynamiques de mépris qui entourent Jul. Celui qu’on appelle l’ovni, c’est vraiment un représentant des classes populaires. Jul n’est jamais dans les galas, rarement en interview, et revendique en permanence sa « team » comme unique milieu social. Il fait une musique de fête, une musique du corps, un truc pour s’éclater, penser à autre chose, avec des textes effectivement très prosaïques, parce qu’au final, il n’y a que le quotidien qui mérite d’être dit. Ecouté par une portion phénoménale de la population, présent des cités aux campagnes, le type, qu’il le revendique pleinement ou non, n’est plus simplement Julien Mari, un Marseillais qui fait du son. C’est Jul, et il est devenu une figure symbolique pour des pans entiers du tissu social.

Distinguez-vous

Alors maintenant, si on essaie d’appliquer ce que dit Bourdieu, on comprend bien que pour pouvoir se démarquer des autres, et montrer qu’on appartient à une certaine classe sociale (ou culturelle) de la société, c’est important de dire ce qu’on aime, pour intégrer des groupes, mais c’est au moins aussi important d’affirmer haut et fort qu’il y a des choses qu’on n’aime pas, pour tracer des lignes épaisses entre soi – ou son groupe – et l’autre – et son groupe. Si on laisse la porte ouverte, en disant simplement « c’est pas trop mon truc », ou « j’ai pas trop pris le temps d’écouter », on accepte que cette barrière sociale soit poreuse. Le refus brutal et sec, dont on a tous été les acteurs à un moment donné, dit en fait très peu de choses de nos goûts, mais il est très loquace quant au groupe auquel on appartient – ou au groupe auquel on aimerait bien appartenir.

Alors c’est clair qu’il serait difficile de simplement dire que tous les bourgeois détestent Jul et que tous les pauvres l’adorent, parce qu’il n’est pas nécessairement question de classes purement sociales, et que des dynamiques locales, culturelles, entrent également en jeu, mais il est clair que détester Jul au point de s’engueuler avec une pote ou un pote, ou d’insulter un média qu’on consulte fréquemment, c’est lutter contre ce qu’il représente et qu’on ne veut pas. Peut-être que cette démarche a du sens, même inconsciemment, lorsqu’on rejette un groupe militant politiquement par exemple (perso, je suis assez peu fan du nazi punk mais j’ai pas vraiment besoin d’écouter), mais dans l’immense majorité des cas, l’artiste qui nous dégoûte ne nous dégoûte pas pour des raisons d’engagement politique. Et ce qu’on dit de Jul, c’est ce qu’on dit du vocoder en général, puisqu’il est de bon ton d’affirmer qu’il est la preuve d’une incapacité technique monumentale, ce qu’on disait déjà de la guitare électrique il y a un demi-siècle, et de la clarinette moderne encore bien avant.

Cette justement ça, la distinction : ce marquage sociale, culturel, politique, qui se cache derrière un marquage esthétique. Parfois il est d’une violence extrême, et on le remarque, parfois il est très léger, et il peut être encore plus vicieux sous cette forme. Appliqué à Jul, il devient encore plus visible par le nombre de remarques et la variété de celles-ci.

Oui, Jul fait des fautes d’orthographe. Et les moqueries qu’il subit à ce propos, au-delà de la violence que ça doit être pour lui, sont symptomatiques de tout le mépris de classe qui jaillit d’un public qui se sent en danger sur sa bourgeoisie, sur son rapport à l’élite, à la langue française, à l’esprit en général. C’est probablement la posture la plus facile, celle du mépris, et ce serait tout aussi méprisant de dégager d’un revers de main ceux qui le pratiquent, mais ça se travaille et ça se remarque d’abord chez soi-même. Et franchement, laissez Jul tranquille, juste parce qu’il est beaucoup trop sympa.

1 On vous conseille cette jolie pétition sur change.org. Mais notons qu’il y a aussi des journalistes qui ont su faire un vrai effort, comme ce désormais fameux papier de Libé.