Un nombre impressionnant de médias ont traité le clash entre Kaaris et Booba : du webzine spécialisé jusqu’à BFMTV, les images de l’aéroport d’Orly ont provoqué une logorrhée de commentaires et donné une visibilité médiatique accrue aux deux rappeurs. Un média, cependant, est allé plus avant que les autres dans l’histoire de ce conflit : Touche pas à mon poste, présenté par Cyril Hanouna, qui a vu là un bon moyen de booster ses audiences. Ainsi le présentateur est-il à l’origine de l’idée d’un duel « dans les règles » et est instigateur du combat de boxe qu’on ne cesse de nous teaser. Il s’était proposé, en bonne âme, d’organiser et d’animer lui-même cette rencontre sportive.

A ce titre, il a invité sur son plateau les deux artistes à quelques semaines d’intervalle l’un de l’autre. Se joue ici bien évidement un coup de pub avantageux pour les deux rappeurs ainsi qu’un catalyseur d’audience pour TPMP, mais qui ne vide pas pour autant la pertinence et l’impact des comportements sociaux ainsi que des prétentions morales sur le plateau. Analyse et critique de ces deux passages.

Rivaux plus que rappeurs

Lorsque Kaaris est invité sur le plateau d’Hanouna le 30 janvier 2019, il est en pleine promotion de son nouvel album, Or Noir 3. C’est donc d’abord à ce titre qu’il est reçu, mais on comprend assez rapidement que la question de la musique n’est pas au cœur de la promo : « Quoiqu’il arrive je suis honnête et je te le dis, l’album est vraiment très réussi, et ça c’est l’essentiel, bravo […] Non mais je te le dis parce qu’avant de s’embrouiller t’es d’abord un mec qui fait de la musique […] C’est l’essentiel, c’est dit. » affirme Cyril Hanouna dès la première minute de l’interview, et on n’en reparlera plus.

A partir de la huitième minute, l’animateur s’autoproclame « Le Rabibocheur », jingle à l’appui, et se donne pour mission de réconcilier Kaaris et Booba. Après avoir vanté les mérites du combat de boxe, il prend son téléphone, appelle Booba, et la suite est prévisible : « le rabibochage » n’est pas possible.

Il était donc assez attendu que Booba vienne s’exprimer à son tour dans TPMP. Il est reçu le 11 mars 2019 en tant qu’intéressé principal de la querelle. On ne lui parlera pas de sa musique (alors que le morceau PGP est sorti quelques semaines plus tôt), mais il est là en tant que partie d’une dispute.

Montrer les « vraies » valeurs

Historiquement, la télévision traite le rap comme un genre porteur des stéréotypes de la banlieue, a tendance à l’exotiser en refusant aux rappeurs une parole esthétique, et à l’associer systématiquement à des tensions sociales et politiques (voir Histoire du rap en France de Karim Hammou). Booba en a déjà fait les frais lorsqu’il était plus jeune. Pourtant, le Duc « aime bien » Cyril Hanouna. En effet, l’animateur de TPMP ne ramène pas le rap sur un terrain politique, il ne rabaisse pas le rap à un genre illégitime et ne traite pas le travail des rappeurs avec l’ironie des classes dominantes.

Pour autant, dans cette interview, il ne se défait pas d’une position morale face au rap et à ses représentants. Il y a, certes, dans ce passage de Booba à TPMP une promo bien rodée et une volonté de buzz, néanmoins, la manière qu’a Hanouna de traiter et de reprendre son « pote » montre qu’il perpétue cette exotisation du rappeur à la télévision et le met à distance par un processus où il se pose comme éducateur du « bad boy » que serait Booba.

Mais on rappelle d’abord les faits : Hanouna répète une fois de plus à quel point le combat de boxe est « noble » parce que c’est un duel (c’est-à-dire quelque chose qui comporte des règles, où tout les coups ne sont pas permis) plus qu’une rixe. Selon lui, c’est un bon exemple à donner aux « jeunes » : si on doit se battre on le fait sur un ring, et pas dans un aéroport.

Il explique à Kaaris quelques semaines plus tôt : « La boxe, ça a des belles valeurs […] c’est mieux d’organiser un combat de boxe avec des vraies règles et un vrai arbitre ». Et il va encore plus loin :

C. Hanouna : « j’me suis dit voilà : au lieu qu’ils se tapent devant tout le monde, dans un aéroport, ou quand ils vont se recroiser et que ça fasse encore des mecs qui vont être choqués avec des enfants et tout ça, peut-être c’est mieux d’organiser un truc, un combat de boxe (et moi je pense que ça doit être la boxe anglaise sinon ça va être n’importe quoi) avec des vraies règles, un vrai arbitre »

Si on suit sa logique, pour régler ses comptes, il y aurait donc une « bonne » violence, la boxe, une violence avec des « valeurs », moralement acceptable et même louable, et une « mauvaise » violence, celle finalement qui est dans la culture des deux rappeurs, qui serait outrancière, désorganisée, chaotique, trop brutale, voire sauvage. A ce propos, Kaaris lui répond avec intelligence : « mais ce n’est pas un boxeur » (9 min 18), remettant ainsi en question les « valeurs » que prônent l’animateur : l’adversaire de boxe est un adversaire sportif, ce n’est pas un ennemi.

Il s’agit donc, pour Hanouna et ses chroniqueurs, de se poser en censeurs moraux : de toute façon, ces hommes ne savent pas se tenir, il vont se battre, donc on va les faire se battre selon nos valeurs, que l’on juge moralement acceptables, puisqu’ils ne pourront pas régler leurs comptes autrement que par la violence.

Cette distinction entre « bonne » et « mauvaise » violence, il vient en demander la confirmation à nouveau chez Booba lorsque l’un des chroniqueurs évoque un potentiel « devoir d’exemplarité » de l’artiste  :

Booba : Un combat de boxe je vois pas le mal. Orly oui c’est un mauvais exemple.

C. Hanouna : Voilà, Orly c’est un mauvais exemple, on est d’accord. Voilà, il l’a dit, vous voyez ou pas (montrant le rappeur au reste du plateau). Voyez, il l’a dit : « Orly c’est un mauvais exemple ».

Cette position d’intermédiaire que se donne l’animateur, celui qui fait le lien entre la masculinité brutale que représenterait le rappeur et le reste du monde est toujours exotisante pour Booba. La chroniqueuse Isabelle Morini-Bosc, elle-même glose :

I. Morini-Bosc : « le match je devrais être contre et curieusement je suis pour […] parce que c’est un truc viril de mecs virils qui sont bourrés de testostérone et donc ça peut s’expliquer » (12 min 40 vidéo Booba)

Elle explique ici aux téléspectateurs que le match est légitime car les deux rappeurs seraient des objets de leurs « hormones » – et par là elle entend une forme d’animalité – et ne pourraient lutter contre cette nature brutale qui reprend le dessus. Le but pour Hanouna est alors, sur le plateau, de rendre civil quelqu’un qui ne l’est pas assez, de faire rentrer cette violence supposée et fantasmée dans le cadre de la télé grand public.

Montrer le bon langage

Cette apprentissage de la civilité se constate de manière plus flagrante encore quelques minutes plus tard :

V. Benaïm :Est-ce que ça mettrait fin à ce combat entre vous deux ? Une fois que tout ça sera évacué, vous pourrez l’un et l’autre passer à autre chose ?

Booba : S’il ressort handicapé ouais peut-être.

(Grand « ooooh » d’indignation lancé par Cyril Hanouna et repris par les chroniqueurs et le public)

C. Hanouna : Non tu peux pas dire ça arrête, tu peux pas dire ça

Booba : Ben j’l’ai dit, trop tard

C. Hanouna : Non tu peux pas dire ça, y’a plein de gens handicapés qui nous regardent…

Booba : C’est vrai, c’est pas un bon exemple, excusez-moi.

C. Hanouna : … Et des gens handicapés qui sont formidables, et je le dis, voilà, tu vois y’a Momo là qui est mon frérot à qui je fais un gros bisou (L’animateur se lève, se dirige vers le cadreur handicapé, la caméra fait un gros plan sur Cyril Hanouna qui l’embrasse) et voilà et Momo c’est mon frère et il est exceptionnel et il est bien au-dessus de moi. Voilà mon chéri, je t’aime fort (le public applaudit). Voilà, ça, c’est un mauvais exemple, ça on peut pas, on peut pas dire ça.

Et quelques instants après :

C. Hanouna : Booba y’a pas mal de gens qui réagissent, j’te dis, sur ce que tu viens de dire sur le handicap, je sais que, voilà, je sais pas ce que t’as à leur dire, c’est vrai qu’il y a beaucoup de gens qui réagissent, j’ai le fil..

Booba : Rien.

C. Hanouna : Bon voilà, je pense que t’as… c’est pas ce que tu voulais dire en fait sur …

Booba : J’parle de Kaaris, j’parle pas des gens.

C. Hanouna : Voilà, voilà, c’était…

Booba : C’est pas une attaque contre personne.

C. Hanouna : Voilà c’est pas une attaque contre les personnes handicapées, j’vous dis, moi je suis bien placé pour le savoir et on est au contact tous les jours de personnes handicapées, qui valent beaucoup plus…

Doc Gyneco : […] Booba, on le voit avec sa fille, c’est un bon gars.

Le reste des chroniqueurs : Oui mais on peut pas stigmatiser les personnes handicapées.

Booba : Non mais vous allez loin là...

La question que l’on peut se poser c’est : pourquoi cette soudaine dénonciation du validisme, alors que TPMP n’est pas connu pour sa connaissance fine des oppressions systémiques ? En effet, dans l’interview de Kaaris, on assiste à un passage d’un sexisme gênant alors que Cyril Hanouna se fait entremetteur entre le rappeur et une de ses chroniqueuses, ou encore à un passage grossophobe lorsque tous les membres du plateau explosent de rire devant une femme en surpoids qui percute les fesses d’une autre femme en surpoids dans un toboggan (4’15 vidéo Kaaris). Que cherche à montrer Cyril Hanouna alors qu’il reprend Booba ?

Il se place à nouveau en position d’intermédiaire entre le rappeur et son audience : il se permet de corriger son langage pour montrer à son téléspectateur qu’il éduque le rappeur. Il ne fait pas que le reprendre, il le pousse à admettre son erreur, à se corriger lui-même.

Là encore, il se fait censeur moral : alors que le but de Booba était de dire qu’il entendait bien que ce combat ait des conséquences, Hanouna le reprend sur ses mots même, les jugeant d’emblée trop brutaux, pas assez policés. Comme si le rappeur avait malgré tout besoin d’être débarbarisé pour passer à la TV.

La perpétuation des clichés sur les rappeurs

Ainsi, si Cyril Hanouna ne joue pas le jeu politique envers les rappeurs que peuvent jouer d’autres grandes émissions, il continue malgré tout d’exotiser les rappeurs en faisant mine d’attiser leur violence pour mieux la corriger. Dans ces deux plateaux TV, ce sont les préjugés de brutalité et de violence « virile » qui prévalent. Ce faisant, sous couvert de rectification morale, d’éducation, l’émission campe les deux artistes dans une caricature d’agressivité et d’inculture. Ainsi, de manière plus insidieuse car moins directe, ces deux passages TV continuent de perpétrer les clichés qui collent à l’image des rappeurs (ou du moins des rappeurs qui construisent leur éthos artistique accolé à la « banlieue »), et qu’Akhénaton dénonçait déjà dans La fin de leur monde : « Ils ont caricaturé nos discours radicaux / Et l’ont résumé par « wesh wesh » ou « yo yo » ».